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Samedi 10 mars 2007

Irkoutsk, suite et fin

Notre histoire aurait pu s’arrêter à la partie précédente, en effet, le voyage de retour ne présente à lui seul que peu d’intérêt, car nous rentrons tranquillement en avion. Nous montons donc dans notre bus de retour, en pensant trouver sur Irkoutsk un petit hôtel où nous pourrions passer la nuit, avant de prendre notre avion pour Moscou, le lendemain matin.

Nous faisons nos adieux au lac et au charmant village de Khuzhir…



Le panneau de sortie de Khuzhir

Nous arrivons à Irkoutsk sur le coup de 18 heures, et, chargés de nos sacs, nous commençons à arpenter la ville à la recherche d’un hôtel. C’est à ce moment que nous enchainons les échecs… Le “lonely planet” nous donne bien quelques adresses, mais toutes sont trop chères pour nous. Et entre les établissements, la marche est longue. Au bout de 3 adresses, il commence à faire nuit, et pour ne rien arranger, le ciel se couvre.

On commence à réfléchir à un plan B. L’idée est de passer la nuit dans un resto ouvert 24/24, et de partir vers l’aéroport au petit matin, de dormir un bon coup dans l’avion, et hop, nous voila tout frais à Moscou. Il ne nous reste plus qu’une pension à essayer, si ça ne marche pas, on se rabattra sur le plan resto.

Il commence à pleuvoir, et nous n’arrivons pas à trouver l’adresse. On entre dans une ruelle, et on s’abrite sous une sorte de balcon, histoire de reprendre un peu nos esprits.

C’est à ce moment précis que nous avons rencontré Bobby…

 

La rencontre

Bobby, c’est le surnom que nous avons donné à cet américain, qui s’appelle en fait Kirez, et qui est devenu par la suite une sorte de héros pour nous, le genre de gars qu’on ne croise pas deux fois dans sa vie.

Il a commencé par s’adresser à nous en anglais, voyant que nous n’étions pas Russes, tout en s’excusant de ne pas parler français. Il cherchait la même pension que nous. Nous discutons quelques minutes avant de réaliser que pendant que nous sommes bien au sec sous notre balcon, Bobby reste debout sous une pluie torrentielle, avec son sac de 90 litres sur le dos. Nous lui proposons de se joindre à nous, mais il semble préférer le contact rude avec la pluie glacée.

Le gars ne tient pas en place, il repart en courant, et revient avec un vigile. Comme il ne parle pas bien Russe, il sollicite notre aide pour demander notre chemin au garde. L’aimable employé ne sait pas, mais nous emmène quand même dans l’université qui est juste à côté, où il est de service, pour que nous puissions souffler 5 minutes. A peine nos sacs posés, Bobby est déjà reparti sous la pluie, il revient et me prend avec lui comme interprète.

Finalement nous trouvons la pension, qui est en fait un grand appart au dernier étage d’un immeuble. En chemin je discute un peu avec notre homme. Quand je lui demande où il habite, il me répond qu’il est un véritable nomade : San Diego, Chicago, New York, l’Allemagne, Tomsk (sibérie), mais aussi … en Afghanistan !

C’est à ce moment que j’ai la certitude d’avoir affaire à un type pas normal. Logiquement, je lui demande s’il est militaire, effectivement il l’était.

 

Le resto

Le coup de la pension est finalement un échec, il n’y a plus de place, le plan resto nous pend donc au nez. Nous nous mettons en quête d’un resto de blinis indiqué par le lonely planet. Bobby nous propose de rester avec nous, ce que nous acceptons avec plaisir.

En chemin, Bobby n’a jamais marché à un seul moment, malgré son sac monstrueux, il passait son temps à courir, si bien que le quartier fut quadrillé illico et les passants interrogés en règle. Pendant que nous trainions comme des limaces, Bobby parcourait les rues en nous faisant des grands signes genre “partez par là, je vous couvre”.

Malgré cette belle organisation, il a bien fallu se rendre à l’évidence que le resto avait disparu. Nous nous sommes donc rabattus sur un fast food de pizzas ouvert toute la nuit.

Il doit déjà être presque 2 heures du matin, et nous commençons à accuser le coup. Bobby, lui, est dans une forme rayonnante.


 

4 loques et un GI

 

Kirez nous en dit un peu plus sur lui. Il a commencé comme prof d’économie, il a fondé et animé des forums consacrés à la philosophie et à l’éco. Comme tout cela était un peu trop cérébral pour notre homme, il s’est lancé dans le business et a fondé une compagnie de tours extrêmes. Le slogan : « Your pain is our pleasure » (votre douleur, c’est notre plaisir). Le programme, en effet, ne laisse pas de place au confort : le principe de ces « raids aventure » est de se retrouver poussé dans ses dernières limites, il faut grimer des montagnes, traverser des rivières, marcher 20 heures par jour, et  dormir sur des cailloux qui font mal au dos, le tout sous la neige ou dans la jungle, avec 40 kg de barda sur le dos.

Une sorte d’entrainement commando en somme. A tel point que, finalement, notre homme s’est dit qu’il trouverait encore plus de sensations dans l’armée, chez les Navy Seals, pour être exact.

Les Seals sont les commandos de marine de l’US Navy. Des militaires d’élite qui peuvent rester une semaine dans un marigot putride, le visage peint en vert kaki, en étant tellement camouflés qu’il est impossible de les trouver à plus de 2 mètres de distance.


Un binôme de sympathiques Seals (wikipedia)

Un problème se pose cependant. Bobby est diabétique. Il doit vérifier plusieurs fois par jour sa glycémie, et recharger sa pompe à insuline qu’il porte sur lui en permanence. Tomber à court d’insuline pourrait entrainer pour lui de graves problèmes de santé. Inutile de dire que ce genre de maladies est rédhibitoire pour un Navy Seal. Il va donc tenter de cacher son diabète… Et ça marche ! Bobby parvient à intégrer les Seals et à suivre l’entrainement pendant 1 an et demi ! A partir de quoi son diabète est découvert, ce qui lui vaut d’être mis à la porte.

Mais il a suivi un entrainement unique, il est devenu une arme, un prêtre de la mort, implorant la guerre. Et c’est pourquoi il est très vite recruté par une entreprise privée qui vend ses services à l’armée américaine. Autrement dit, il devient mercenaire. Ces boites, qui peuvent tranquillement et discrètement déroger aux règles de sécurités qui s’appliquent aux armées régulières, recrutent les hommes qui se font virer de l’armée pour une raison ou une autre, avant de les envoyer au front remplir des « services ». Notre homme fut donc envoyé en Afghanistan afin de protéger des GIs, ou de passer des armes dans les montagnes, tout seul avec son sac à dos…

Depuis, Kirez n’est jamais vraiment redescendu de sa planète. Il a entrepris la traversée de la Russie à pied et en stop. Au moment où nous le croisons, il est parti de Tomsk, et est arrivé à Irkoutsk en passant par les routes sibériennes et par les rivières, sur lesquelles il a réussi à se faire prendre en stop par un bateau…

Son objectif, rejoindre le Kamchatka, en passant par la mer du Japon ou par la « route des os », baptisée ainsi car on comptait environ un mort au kilomètre pendant sa construction… Depuis le Kamchatka, il veut faire du « bateau-stop » et se faire déposer sur les îles aléoutiennes (Alaska), ce qui le ramène finalement à sa mère patrie.

Un tel plan apparait tout de suite comme celui d’un fou dangereux, mais ce n’est pas le cas, Bobby connait son chemin par cœur, il peut réciter tous les villages, les rivières, et les distances entre eux pour la totalité du parcours. D’ailleurs, il voyage sans carte, pour ne pas s’encombrer.

Il compte faire du « free-diving »  (de l’apnée extrême) dans le Baikal. Quand on l’avertit que l’eau est à peine à 10-15 degrés, il nous répond qu’il se limitera à 45 minutes de baignade… Sans combinaison.

Bobby attend sa copine à Irkoutsk, il compte aller jusqu’au lac avec elle. Il nous raconte qu’il ne comprend pas pourquoi les parents de la fille (qui a 20 ans), ne veulent pas la laisser partir au Kamchatka avec lui (je payerai pour voir la tête du père quand il lui a sorti ça !). Sa précédente copine, elle, organisait bien des tours extrêmes en Somalie en pleine guerre civile… Non, décidément la nouvelle est moins sportive, bien qu’il lui porte son sac, elle le ralentit, et en plus ils doivent s’arrêter pour dormir, monter un campement, etc. Il ne peut pas faire des marches de nuit comme il fait quand il est tout seul.

Nous sommes complètement fascinés par l’histoire de ce garçon, en oscillant entre l’admiration et l’incrédulité. On s’est plusieurs fois demandé si on n’avait pas affaire à un parfait mythomane, mais non, j’ai pu retrouver la trace du gars sur internet, et on reconnait la plupart des éléments, les forums de philo, la boite de sport extrêmes, son passage dans les Seals, etc.

Cet homme est cependant un peu à coté de la vie réelle, et se croit souvent dans la jungle. Ainsi, quand nous avons décidé de faire du thé, il a pris la direction des opérations, envoyé un éclaireur se fournir en eau à la source la plus proche (le comptoir du resto), et commencé à monter une sorte de machine étrange, qui s’est avéré être un réchaud à gas-oil. Nous le regardions, abasourdis puis amusés, en train de monter son réchaud, de pomper une bonne dose de gas-oil, et d’allumer son engin, sur une chaise, au beau milieu du restaurant ! La réaction des autorités ne tarda pas, la patronne a débarqué en hurlant, complètement dépassée, tant, il est vrai, la situation était pour le moins inhabituelle. Bobby rangea son engin sagement, avec une pointe d’incompréhension.

Ce fût le moment que nous choisîmes pour nous éclipser avec ce qui nous restait de dignité, et partir à la recherche d’un bania (sauna), pour nous détendre, et pour que Kirez puisse prendre une douche avant d’aller chercher sa copine au train.

 

Le bania

La recherche du bania fut à peu près aussi laborieuse que celle du resto. Notre premier point de chute fut l’hôtel Angara, qui ouvre son bania au public. Malheureusement, une délégation avait réservé le lieu pour toute la nuit. Affalés dans les fauteuils de l’accueil de l’hôtel, nous nous laissions tranquillement gagner par le sommeil, bien disposés à passer là une partie de la nuit. Mais comme l’hôtesse ne l’entendait pas de cette oreille, elle nous trouva un bania en ville en 10 minutes, le réserva, et nous mît dehors vite fait bien fait.

Nous voila de retour dans la rue, dans le froid, à chercher une adresse que nous sommes incapables de trouver avec le peu d’indications que nous avons. Cependant, grâce à plusieurs bonnes âmes, nous tombons enfin sur le stade d’Irkoutsk, avec sur le côté, un sombre coupe gorge où doit se trouver notre bania. L’entrée est fermée par une haute grille noire, et se prolonge par un escalier étroit et mal éclairé. On se demande encore dans quel lieu sordide on va bien atterrir. Et là, surprise ! Le bania est ultra-luxueux, tout est en marbre du sol au plafond, notre salon comporte deux douches, un sauna, une grande piscine intérieure, un coin massage, et un salon avec canapés en cuir, écran plasma, lecteur DVD, chaine Hi-fi et boule à facettes. De quoi occuper 20 personnes largement.

 


Le bania.

Il est maintenant 4 heures du matin, nous sommes au milieu de la Sibérie, dans une piscine avec un ancien des forces spéciales américaines, tout va bien !

 

Le petit matin

Au sortir du Bania, nous avons retrouvé un peu de notre fraicheur. Comme nous n’avons toujours aucun endroit où aller, nous retournons dans notre pizzeria 24/7. Nous recommençons à boire des bières et à manger des pizzas en discutant. Bobby continue de nous étonner en nous parlant d’une connaissance qui a traversé le détroit de Behring pris dans les glaces, avant de se faire arrêter dès son arrivée en Russie, dans une province autonome qui fonctionne encore comme au temps de l’URSS.

C’est à ce moment que deux compères éméchés se joignent à nous. Ils sont gentils mais un peu collants. Comme ils ne voient pas souvent d’étrangers, nous excitons malgré nous leur curiosité. Coïncidence, ils sont membres du club de tuning d’Irkoutsk, que nous avons croisé à Krasnoyarsk ! Ils nous prennent tellement en sympathie qu’il devient impossible de s’en défaire. Ils alignent les bières et racontent vraiment n’importe quoi.

Heureusement, il va être l’heure de partir pour notre avion, ce qui est l’occasion rêvée pour dire adieu à nos deux piliers de bar. Erreur ! Ils insistent pour nous conduire à l’aéroport… Non merci, nous n’avons pas envie de rejoindre les quelques 34500 morts par an sur les routes de Russie (contre 5200 en France, pour une population seulement 2 fois moindre, sachant qu’on n’est pas des as de la sécu sur les routes !). Pas véxés, nos acolytes insistent pour nous trouver des taxis.

 

L’aéroport

Une fois sur place, Bobby, qui nous avait suivi jusque là sans qu’on sache trop pourquoi, décide que le moment est venu de piquer un petit somme. Ni une ni deux, notre Navy Seal sort un matelas de camping autogonflant met un masque, et se couche, relié à son sac par une chaine, à coté de la machine à café, en plein milieu de l’aérogare.

Nous nous mettons en direction de notre avion, et commençons sérieusement à songer à ces 6 heures de sommeil bien méritées qui nous attendent dans un superbe Tupolev 154 fraichement repeint.


L’attente de l’embarquement.

Nous embarquons à 7h40. A 8h, heure prévue pour le décollage, le commandant nous demande de débarquer.

Sur la piste, le vol Moscou-Irkoutsk de la compagnie Sibir vient de s’écraser pratiquement sous nos yeux. Environ 140 personnes sont mortes dans l’accident, pour la plupart des vacanciers venus se reposer sur le lac. L’avion n’a pas freiné est s’est pris des bâtiments situés en bout de piste, il a pris feu instantanément, on peut voir la fumée s’élever alors qu’on marche vers l’aéroport. Nous réalisons que nous pouvions nous estimer heureux que l’A 310 ait choisi de sortir de piste sur sa droite, plutôt que vers notre avion…


Photo prise en descendant de l’avion

Commence alors une attente infernale, tout le monde est stressé, sur les nerfs. Nous sommes complètement crevés, et on doit encore se battre pour conserver notre table des mains d’une Bouriate hystérique qui avait rêvé qu’on allait lui donner. C’est la cohue la plus totale dans l’aéroport, les gens sont amassés dans la salle d’embarquement beaucoup trop petite sans le moindre encadrement, seule une télé qui diffuse des flashs d’information attire la foule désireuse de savoir un peu ce qui se passe.

Finalement, l’attente durera 6 heures, au bout dessquelles nous décollons, non sans avoir eu le temps de voir la carcasse de l’avion de Sibir, dont il ne reste d’intact que la dérive.

Après 6 autres heures assis dans notre TU 154, nous nous posons sans problème à Moscou. Cette fois ci, le voyage est fini ! Les kilomètres en train, en avion, en bus, en bateau et à pied rejoignent définitivement nos mémoires alors que nous reprenons pieds dans le monde (presque) normal de la vie Moscovite.

Par Romain - Publié dans : Trans-siberien
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