La politique est en train de devenir le grand thème d'actualité, en France bien sur, mais ici aussi. Avec des legislatives en décembre et les présidentielles début 2008, la Russie entre dans une année de tensions. Particulièrement actifs, les mouvements de jeunes militants font beaucoup parler d'eux, qu'ils manifestent légalement et pacifiquement comme les pro-pouvoir de Nachis ou Rossiya Molodaya, ou dans l'illégalité comme les extremistes lors des marches du désaccord.
Plus serieusement, j'ai entrepris de me plonger dans les programmes et les manifestes de trois de ces groupes, les Nachis pros-Poutine, Rossiya Molodaya, organisation de jeunesse de mon université, qui sont dans la même veine mais en plus radical, et enfin, tenter de débroussailler un peu les idées de la coalition hétéroclite des opposants, qui arrivent à faire manifester ensemble les Nationaux-Bolcheviques, et des groupes à vocation démocratique.
Vaste programme...
L’autre dimanche, je devais retrouver sur la place du manège une amie, que je n’avais encore jamais vue. Pensant que la place serait vide, nous nous étions seulement donnés rendez vous au pied de la statue qui trône côté place rouge. Nous n’imaginions pas que cette stratégie allait subir un revers cinglant. En effet, une marée rouge et blanche avait déferlé sur la place. Point là d’helvètes, de supporters monégasques ou anglais, les troubles fête étaient des gens du cru, des vrais Russes, et pour être sûrs qu’on ne s’y trompe pas, ils s’étaient choisi un nom sans ambiguïté : « Nachi », « les nôtres ».
Les nôtres… et les vôtres
Les Nachis sont un groupe de soutien et de rassemblement de la jeunesse crée avec le soutien sans faille du pouvoir. Les dirigeants du mouvement et le président se rencontrent régulièrement, et le groupe fait une promotion active de la personne de Vladimir Poutine ainsi que de sa politique. Leur amour du président est tel qu’ils n’hésitent pas à militer activement pour un 3e mandat de Poutine. Ce dernier n’étant pas prêt à piétiner ouvertement la constitution, qui le limite à deux mandats, persiste dans son refus malgré les appels désespérés.
Dans le domaine politique, le groupe mise sur une rhétorique datant de la guerre froide, stigmatisant l’occident et en particulier l’ennemi universel multifonctions, les USA. Ils espèrent ce faisant recréer une unité de la jeunesse teintée de patriotisme face à un ennemi qui n’en est plus un. Le rejet des valeurs occidentales discrédite les – rares – groupes de jeunes qui militent pour une libéralisation des médias, de la politique et de l’économie, qui sont accusés de menacer la souveraineté de la Russie. Certains y voient une façon de prévenir une éventuelle « révolution orange », dans laquelle la jeunesse avait joué un rôle important. D’ailleurs, les groupes similaires aux Nachis ont proliféré en Russie après l’épisode Ukrainien.
La manifestation commémore le 7e anniversaire de l’accès de Poutine au pouvoir. Pour l’occasion, les volontaires pouvaient devenir des « agents de liaison du président », et recevoir par SMS les appels à la mobilisation. Objectif affiché, pouvoir faire descendre dans la rue 100 000 personnes à n’importe quel moment. Pour motiver les indécis, rien de tel qu’un petit questionnaire à l’objectivité douteuse. En voici des morceaux choisis :
« Que penses-tu du fait que des bases militaires sont déployées tout autour de la Russie et que la tension monte ? »
« Les pays Occidentaux, "et surtout les Etats-Unis", mènent-ils une politique hostile ou amicale à l'égard de la Russie ? »
« Qu'est-ce que l'Occident cherche à obtenir de la Russie ? » Réponse possible : "établir dans le pays un régime contrôlé par l'étranger".
« Les États-Unis (...) carnassiers voraces (...) renonceront-ils aux projets de s'emparer de nos ressources ? »
"Etes-vous d'accord avec l'idée que le pays connaîtrait un nouveau ‘temps des troubles' et que des agents de l'Occident ou des extrémistes s'empareraient du pouvoir si Poutine était écarté du pouvoir ou si sa politique était mise en cause ?"
Il ne manquait plus au questionnaire que la liste des bonnes réponses. En complément, la liste des méchants était distribuée, en photo, Bush, Hitler (plus vraiment d’actualité mais tellement vendeur…), et Kassianov. Ce dernier, transfuge du gouvernement dont il a été ministre pendant le premier mandat de Poutine, est le leader d’une coalition s’affirmant pro-démocratie, « l’autre Russie », dont nous aurons l’occasion de reparler.
Tandis qu’a l’ouest on dénonce à l’unisson la tentative de manipulation politique, en Russie seules quelques voix se font entendre. Nezavissimaïa Gazeta (le journal indépendant), dresse un constat extrêmement amer et bouleversant à propos de cette affaire :
Mobiliser contre un ennemi extérieur est une stratégie politique, avec un objectif précis [...] L'expérience de ces vingt dernières années nous a largement prouvé que l'ennemi le plus "fort et retors" du pays était en nous-mêmes. Personne ne nous cause plus de mal que nous. Les avions qui s'écrasent, les explosions dans les mines, les hôpitaux qui flambent, les morts des accidents de la route, les bizutages cruels à l'armée sont le résultat de notre propre irresponsabilité, et tout cela ne vient en aucun cas des menaces de l'étranger. Il vaudrait mieux que les jeunes réfléchissent à ce genre de choses. Cela vaudrait mieux pour eux. Car la jeunesse passe vite.
Leader du XXIe siècle
On comprend cependant mieux la position des Nachis à la lecture de leur manifeste. L’introduction insiste sur le choix dont dispose chaque génération : partir en silence, ou changer le monde, et invite chacun à participer au mégaprojet « Russie ». Le manifeste rappelle les conditions sans pitié de la concurrence des peuples, ceux qui ne se modernisent pas restent sur le bas coté de la marche de l’Histoire, et c’est au fond, l’essence de la démocratie, la concurrence dans tous les domaines : économique, technologique, culturel, politique. Dès l’introduction, les auteurs n’hésitent donc pas à faire l’assimilation démocratie-libéralisme-globalisation, pour faciliter la compréhension. Dans ce monde de requins, les faibles subissent la loi des plus forts, entrent dans leur sillage politique et sont assimilés culturellement. Tu peux être leader, suiveur, ou sacrifié.
Comme au questionnaire, la réponse vient assez rapidement. Le but des Nachis est donc naturellement de faire de la Russie le leader global du 21e siècle…
L’Histoire revue et corrigée
La première partie, « Perspective historique » nous expose leur vision de l’histoire, qui est à la base de leur idéologie, en voici donc la traduction intégrale :
Pour évaluer les perspectives de la Russie comme leader futur, nous la considérons comme le centre géographique et historique du monde moderne.
Déjà le XXe siècle a été le siècle de la Russie. Trois fois dans ce siècle la Russie a modelé l’histoire mondiale. La révolution d’Octobre a été un tel séisme historique, que finalement elle a formaté l’ordre politique mondial du XXe siècle. La victoire de la Russie lors de la seconde guerre mondiale a jeté les bases de l’ordre mondial de la seconde moitié du XXe siècle. Le refus par la Russie du système communiste a été l’impulsion qui a provoqué la formation du monde du XIXe siècle.
Sans éclairer les relations entre ces trois évènements, il est impossible de voir correctement les perspectives de la Russie dans le monde moderne.
La révolution de 1917 et le projet communiste qui en a découlé doivent être regardés de deux points de vue : global et national. Du point de vue global, le communisme a été la volonté de réaliser dans l’histoire l’idée d’une justice sociale et l’égalité des chances pour tous. C’était l’attrait de l’idéologie communiste. Du point de vue national, le projet communiste a été une tentative de modernisation, fondée sur une fausse représentation de la nature de l’homme. Les communistes n’avaient pas compris le rôle de la liberté individuelle dans le développement social. L’Histoire, c’est le renouvellement des générations. Chaque génération a une chance de partir silencieusement ou de changer le monde. C’est devenu, au bilan, la raison de la tragédie du XXe siècle et ce qui a mené la Russie dans une impasse politique et économique.
La victoire de la Russie lors de la Seconde guerre mondiale a édifié les bases de l’ordre mondial, qui nous ont protégés jusqu'à lors de l’hégémonie globale d’un pays (que ce soit l’Allemagne nazie ou les États-Unis) et de l’éclatement d’une nouvelle guerre mondiale. Sur le plan mondial, cette victoire a catalysé l’effondrement des empires coloniaux et provoqué la libération de dizaines de pays et de peuples. L’idée d’un droit de chaque peuple à se développer librement est le résultat de la victoire Russe sur le fascisme.
A la fin du XXe siècle, la Russie a d’elle-même refusé le communisme et s’est de son plein gré retirée des territoires qu’elle contrôlait. Cette décision a crée les conditions d’un nouvel ordre mondial, celui qu’on connait aujourd’hui. Pour la Russie, elle a engendré une décennie de récession économique, chute de l’URSS, accroissement de l’inégalité sociale, conflits ethniques. Question : En vertu de quoi la Russie a-t-elle payé un tel prix ? Le refus du communisme était il justifié ? Le projet communiste a mené l’URSS dans l’impasse, et cela était connu des dirigeants soviétiques. Les frais des vingt ans de transition sont le prix à payer pour le recouvrement de la liberté individuelle et la modernisation du pays.
Cette partie étonne par son simplisme et sa courte vue, qui dépasse péniblement les frontières du pays. Pas une seule condamnation, ni même évocation des crimes de l’Union Soviétique. Dans l’histoire des Nachis, il n’y a pas de pacte Molotov-Ribbentrop, pas de rideau de fer, pas de mur de Berlin, pas de Printemps de Prague. Ce nécessaire recul par rapport à l’Histoire n’a été en règle générale que peu entrepris par les Russes, beaucoup préfèrent vivre en tournant le dos à ces faits douloureux et se rassembler autour des instants de gloire de la Russie du XXe siècle, au premier rang desquels, la victoire sur l’Allemagne nazie. Voila pourquoi la Russie des Nachis est seulement celle de la lutte contre le fascisme et l’hégémonie américaine, voire même celle du « droit des peuples à disposer d’eux même ». Ce dernier point aura de quoi faire rire jaune les Tchèques, Slovaques, Polonais ou Baltes.
Les Nachis et le reste du monde
Le danger de cette lecture historique sélective apparait dans les nombreux problèmes que la Russie rencontre avec ses voisins en ce moment même. Il n’y a guère que la Finlande qui entretienne des relations saines avec la Russie, malgré l’invasion surprise de l’URSS en 39, mais il faut dire qu’ils sont restés indépendants après la guerre. Les états Baltes n’ont pas eu cette chance et ont gardé un gros ressentiment après la période soviétique, d’où leur inclination à taquiner les Russes sur des sujets qui les font monter en vapeur à toute vitesse comme les histoires de monuments aux morts.
Cet épisode est en effet caractéristique. Nous sommes à la veille du 9 mai, jour de la victoire de 45, qui est la fête nationale de fait, loin devant le nouvel an, pâques, et enfin la fête de l’indépendance vis-à-vis de l’URSS, qui est la fête nationale officielle mais assez peu suivie, allez savoir pourquoi…
Ce jour est celui où tous les Russes peuvent se retrouver tous ensemble et se dire « Ce coup là, vraiment, on a fait quelque chose de bien pour le monde entier », sans que quelqu’un puisse dire le contraire. Et c’est précisément le moment que choisissent les Estoniens pour déplacer un monument aux morts soviétiques, en plein centre de leur capitale.
Nos amis Nachis, en fins historiens qu’ils sont, ont oublié que l’Estonie, avant d’être occupée par l’Allemagne, a d’abord été conquise par la Russie en tant qu’objet du pacte germano-soviétique. La libération de 1945 est donc une notion assez théorique pour les Estoniens. En ce moment, ce pays est en butte à un réel problème social étant donné la grosse minorité russophone, importée en Estonie lors de la « russisation » du pays sous l’URSS, et qui ne fait pas franchement l'objet des petits soins des Estoniens. Les affrontements sont réguliers entre nationalistes Estoniens et Estoniens russophones autour du bâtiment en question et il convient de trouver une solution qui ne soit pas dégradante pour l’une ou l’autre des parties.
Mais ça, les Nachis ne l’ont pas vraiment compris, et appellent ouvertement à la violence. Outre le siège qu’ils maintiennent autour de l’ambassade, ils ont proposé de « raccompagner l’ambassadrice d’Estonie jusqu'à l’aéroport ». Et leur dernier communiqué est un vrai chef d’œuvre :
Nous adressons un ultimatum à l’ambassade d’Estonie. Si avant le 1er Mai ils ne sont pas décidés à rétablir rapidement le monument du combattant-libérateur à sa place précédente, nous déterminerons une date pour le démontage de l’ambassade d’Estonie – a indiqué le leader du mouvement, le commissaire fédéral Vasili Iakemenko. En ce moment même nous préparons une requête à la Douma (parlement) pour étudier cette question. Si le pouvoir Estonien trouve conforme à la loi de démonter le monument aux soldats de Tallin, alors nous chercherons des bases légales au démontage du bâtiment de l’ambassade d’Estonie à Moscou.
On remarquera que si les Nachis ne sont pas très forts en histoire, le droit leur échappe aussi un peu. Une loi n’est pas quelque chose qu’on trouve comme ça au hasard d’un code pour justifier un acte, et en l’occurrence, j’applaudis des deux mains s’ils en trouvent une qui autorise à démonter une ambassade. Le monument, quant à lui, a été déplacé (et pas simplement démonté) selon une loi votée au parlement Estonien.
La manif permanente des Nachis devant l'ambassade d'Estonie, rejoints par Rossiya Molodaya, la Molodaya Gvardia edinoi Rocci (jeunesses du partie Russie Unie de Poutine) et par les Mectnie (les "locaux", j'adore) n’est pas tombée sous le coup de la récente loi sur « l’extrémisme », et a donc été autorisée.
Prochaine partie : Rossiya Molodaya
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